Mieux se connaitre – Boris Cyrulnik : Biologie des fantômes

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L’être humain est un mammifère sociale. L’homme est le fruit de la biologie et de ses histoires. Le mystère de la transmission de pensée s’explique par la biologie et non par l’inconscient. Il ne s’agit pas, comme on le croyait, de transmission d’informations d’inconscient à inconscient mais plutôt de communication paraverbale ou préverbale. C’est à travers les silences que se construit la relation, par des signaux biologiques, bien plus sûrement que par la parole.

I La biologie des fantômes

On sait aujourd’hui que tout ne s’explique pas par les gènes. Notre équipement génétique comporte 28000 gènes, comme les vers de terre, mais il n’y a pas de programmation « épigénétique ». Il n’y a pas de programme génétique car la pression du milieu modifie la bandelette génétique et peut donner des millions de personnes différentes, mais pas toutes les personnes non plus. La relation modifie la biologie.

L’épigenèse commence in utero. Un neurologue israélien a constaté que tous les enfants nés de femmes ayant subi des traumatismes sont 50 % plus petits que la moyenne, leur cerveau diminué de 24 %, la région limbique altérée… XX est d’ailleurs plutôt un avantage car les problèmes touchent plutôt le Y, d’où la surmorbidité masculine dans un certain nombre de pathologies. Le fonctionnement des neurones sains est perturbé par les traumas, mais pas les gènes, qui eux ne sont pas modifiés.

Les stimulations quotidiennes produisent la maturation. Il faut sept ans pour que les connexions frontolimbiques se fassent, si les interactions sont suffisantes. En 1988 en Roumanie on a constaté que les synapses des bébés étaient touchées mais pas les neurones. Il n’y avait pas d’atrophie frontale mais il peut y avoir une atrophie de la partie dorsale de la corne cervicale inférieure quand il n’y a pas de sécurisation suffisante. Quand il n’y a pas d’empreinte tout signal est interprété comme une alerte. L’expérience faite sur des canetons a montré que la période sensible d’attachement était située entre 13 et 17 heures après la naissance. Dans la clinique humaine, beaucoup plus complexe, ce qui altère le plus l’attachement, c’est l’isolement dans la deuxième moitié de la première année. La constitution d’une niche précoce est donc essentielle. Lorsque l’on présente l’enfant à la mère on observe trois paroles successives fortes exprimant l’admiration, l’amour et la filiation. Par exemple « Comme il est beau, je t’aime mon bébé chéri. Tu ne trouves pas qu’il a le nez de Maman ? ».

II Le murmure des fantômes

Comme Jacques Cosnier, spécialiste de la communication non-verbale, l’explique, les « comportements de conversation », la manière de parler, quand on fait silence sur un secret, transmet l’information ou au moins une sensation d’étrangeté qui signale la présence d’un « fantôme ». Par exemple, cette jeune femme à qui on avait voulu cacher qu’elle était née de la relation adultérine de son père avec une maîtresse pour qui il avait refusé de quitter son épouse. Lorsque la maîtresse s’était suicidée, peu de temps après sa naissance, le couple, qui ne pouvait avoir d’enfant, l’avait adoptée. Elle sentait la présence du secret autour de son origine, en particulier lorsqu’elle sortait l’album de photos familial, l’album de photos maléfique qui portait les fantômes du passé.

Au Congo, le viol a été utilisé comme arme de guerre et les effets sont dévastateurs. Quand on perd un enfant à la guerre, on peut en faire le deuil mais lorsqu’un enfant naît d’un viol, cela détruit toutes les relations dans la famille et entre la famille et le village. On a pu constater que 75% des mères de bébés nés ainsi négligent leur enfant sans même en prendre conscience. Cela laisse des traces cérébrales. La carence de « niche affective » entraîne un déficit d’inhibition préfrontale et empêche le contrôle des pulsions. On relève un nombre anormalement élevé de suicides parmi ces enfants du viol.

III Le masque des fantômes

Le déni c’est l’impossibilité de se taire comme de parler. On observe le phénomène par exemple avec les survivants des camps de concentration qui n’arrivaient ni à dire ce qu’ils avaient vécu aux leurs ni à leur cacher la présence de ce non dit. Jean-Claude Snyders raconte que son père croyait le protéger en ne parlant pas d’Auschwitz mais que cela a entraîné un « contresens affectueux » car il a tourné les yeux vers ce que son père voulait cacher, « le vide attire » dit-il. Le malheur de l’un modifie la biologie de l’autre. Il faut un corps pour « porter le fantôme ».
Cf De l’attachement à la psychopathologie de Mary Main.

Tout ce qui n’est pas dit peut toujours être « para-dit » à travers l’art, les livres, les films…

Il faut noter que le trauma est plus difficile à mesurer que la résilience. On sait définir la résilience : taille, production des hormones de croissance, nombre de mots, périmètre crânien… Par contre on ne dispose pas d’éléments comparatifs pour évaluer le traumatisme.

En conclusion il est essentiel de distinguer ce qu’on perçoit de la réalité.

Il faut se méfier beaucoup de Descartes, il n’y a pas forcément de lien de cause à effet entre deux faits. La notion cartésienne d’inexorable destin est erronée. Il y a une flexibilité des attachements.

Par exemple, certains adolescents sont suicidaires parce que le danger social et sexuel réactive la carence de la niche affective. Ils vivent très mal leur premier chagrin d’amour mais 36% d’entre eux améliorent leurs capacités d’attachement à travers cette douloureuse expérience.

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