La classe CARE – Que veut dire être enseignant en Lycée professionnel ?

In La classe CARE by Ismail SadkyLeave a Comment

Enseignant en électrotechnique et de méthodologie d’apprentissage depuis plus de 10 ans, dans un lycée professionnel, les élèves qui arrivent sont particuliers pour de multiples raisons.

Ils n’ont pas choisi cette orientation ou alors par résignation plutôt que par vocation. Ils ont admis qu’ils ne « suivraient pas en général », ils « n’aiment pas l’école » et veulent en finir au plus vite. Le LP est donc le plus court chemin vers la sortie, même si paradoxalement ils ne sont pas si pressés que ça d’entrer dans la vie active. Mais comme tous les adolescents ils ne sont pas à un paradoxe près.

Ils ont, pour la plupart, perdu confiance en eux et en nous.

Ils ne sont pas moins intelligents que les autres (à quelques très rares exceptions), ils sont même souvent plus intelligents d’ailleurs puisqu’on sait aujourd’hui que 75% des enfants intellectuellement précoces atterrissent en LP faute d’avoir pu s’adapter à l’école, ou l’inverse. Par contre, selon mon expérience, les lycéens professionnels souffrent pour la plupart d’un « déficit de conscience du discours interne ». Comme tout le monde, ils se parlent dans leur tête, mais ils n’en sont pas conscients et ne peuvent donc pas affiner et développer cette capacité pour la mettre au service de le leurs études et de leur pensée.

Ils ont perdu pied dans un collège « pour tous » qui calibre contenus et méthodes sur des enfants scolaires qui vont entrer en seconde GT et faire des études longues.

ElevesIls n’ont pas pu être accompagnés à la maison dans leur travail personnel et/ou incités à l’investissement scolaire.

Ils ne se sont pas sentis reconnus par leurs enseignants et ont baissé les bras.

Ils ont perdu le goût d’apprendre parce qu’ils ne savent pas apprendre et que ça leur demande donc un effort démesuré pour des résultats décevants. C’est ce que j’appelle quand j’en parle avec eux le rapport qualité-prix. Quand ils passent deux heures à apprendre une leçon pour obtenir un 6 au contrôle et qu’ils ont 4 en n’apprenant pas, ils se disent qu’un point de l’heure c’est trop payé et ils font l’économie des leçons. L’un d’eux me disaient récemment en 3e préprofessionnelle : « Je n’ai rien appris depuis longtemps et maintenant que je voudrais m’y remettre je ne sais pas comment faire. »

Pour toutes ces raisons et d’autres aussi, ils sont entrés dans le cercle vicieux « ça ne m’accroche pas donc je ne travaille pas donc je perds pied donc je décroche » (de l’intérieur pour la plupart, complètement pour quelques-uns).

POURTANT 80% D’ENTRE EUX VONT « S’EN SORTIR » restaurer une image positive d’eux-mêmes,, se remettre en perspective d’études, construire un projet scolaire, professionnel, de vie. Alors quelle pédagogie permet cette réhabilitation ?

Un effet de seuil  doit être mis en place : Ici on n’est plus au collège mais au lycée, même s’il est professionnel. On règle ses comptes avec le passé pour se construire un avenir. Je met en place des occasions de transformer l’erreur en levier de réussite en l’analysant pour la mettre à distance en découvrant qu’elle n’est pas culpabilisante mais porteuse d’évolution.

Ensuite une reconnaissance de toutes les intelligences est essentielle : on retrouve de l’enseignement général mais en lien avec l’enseignement artistique, sportif, technique, pratique, professionnel. A travers des projets interdisciplinaires par exemple. La médiation artistique me paraît essentielle, on prend en compte la personne qui ne se réduit pas à l’élève. On s’appuie sur ses centres d’intérêt, ses talents et ses compétences, parfois en lien avec la vie quotidienne, pour l’amener à progresser. C’est ce que certains appellent la pédagogie de la réussite.

La pensée par l’agir : Les cours, surtout au début, sont construits sur des activités individuelles, en binômes, en groupes, en groupe classe. Les apports théoriques sont courts.

On organise des aller-retour systématiques entre contextualisation et décontextualisation pour amener progressivement à la conceptualisation.

On part de ce qui les séduit naturellement comme l’image, le film… pour les amener sur notre territoire, exotique pour certains d’entre eux .

Le cœur de cette pédagogie me semble être une recherche constante d’équilibres précaires : Le Docteur Revol disait à une mère qui l’interrogeait sur les recettes qui permettent d’avoir un adolescent équilibré, « Mais Madame il n’y a pas d’adolescents équilibrés, il n’y a que des équilibristes. » .Je  partage cela avec les jeunes, je suis en recherche perpétuelle d’équilibre face à eux.

Avoir le souci constant de valoriser mais évaluer sans démagogie pour conduire le jeune sur ses terrains de progrès sans le décourager

ObjectifSécuriser par des rituels, des processus répétés mais surprendre pour ne pas lasser.

Rester bienveillant sans renoncer à l’exigence, preuve de respect pour le jeune et ses capacités. Certains pensent les aider en leur proposant des exercices simplissimes, sans enjeu valorisant, des contenus basiques, mais on se rend vite compte qu’ils perçoivent cette facilité comme du mépris et qu’ils peuvent nous surprendre et se montrer brillants sur des objectifs ambitieux.

Ecouter sans renoncer à cadrer. Ce n’est pas parce qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils peuvent se dispenser de respecter les règles de vie en société. On le voit bien dans les derniers résultats Pisa : la discipline dans les classes françaises s’est considérablement détériorée depuis 10 ans et cela entraîne des difficultés d’apprentissage, particulièrement pour les plus fragiles.

On parle souvent de la nécessité de socialiser ces élèves, je dirai plutôt les réconcilier avec eux-mêmes, les autres et les apprentissages. Ce qui représente en effet un gros chantier, à mener en permanence par l’ensemble de l’équipe pédagogique et éducative du lycée. Je suis intimement persuadée que cet apprentissage « être bien avec soi pour être bien avec les autres » et inversement est indissociable de l’évolution du rapport au savoir. Que ce n’est pas un objectif à la marge mais qu’il est au cœur du métier.

On parle d’alphabétisation émotionnelle : on apprend à nommer son ressenti, à mettre ses émotions à distance et à les contrôler, à négocier au lieu de provoquer, à s’écouter penser avant de parler, à respecter l’autre dans ses besoins et à dire les siens, à repérer les micro violences quotidiennes qu’on impose aux autres dans la classe et à les limiter…

Je termine par un point qui est loin d’être le moins important : la méthodologie des apprentissages. La psychologie cognitive est trop absente de la formation initiale et continue des enseignants. A moins que ce ne soit la formation initiale et continue des enseignants qui soit absente ! Les élèves les plus fragiles, mais pas seulement eux, en bénéficieraient indiscutablement.

La prise de conscience de son profil cognitif, des moyens concrets de maintenir son attention, de mémoriser, de comprendre, de réfléchir, d’imaginer, de gérer une tâche, un projet, sa scolarité, de construire du sens  à partir d’éléments sélectionnés dans un texte ou un cours…

La prise de conscience de ce qui appartient au prof et de ce qui appartient à l’élève, de la responsabilité de chacun pour éviter que l’élève attende passivement qu’on le remplisse :

Le prof présente les savoirs ou crée les situations qui permettent à l’élève de les approcher, il guide, rassure, encourage, régule, évalue, initie le transfert, outille…

L’élève se saisit de ces savoirs et savoir faire, il se les approprie, il les fait passer de  l’extérieur à l’intérieur et cela, il est le seul à pouvoir le faire.

On le sent bien, on rejoint ici le diagnostic que je faisais de déficit du dialogue intérieur. Et on n’est plus là dans « les ruses éducatives » mais dans une rééducation cognitive de longue haleine. C’est par cet entraînement progressif et exigeant que l’élève passe de « j’apprends pour avoir des bonnes notes, faire plaisir à mes parents, passer dans la classe du dessus, obtenir un diplôme et un bon travail »… à « j’apprends aussi pour me construire, évoluer en tant que personne, me sentir exister, me faire plaisir, découvrir ».

Cela suppose une pédagogie explicite de l’enseignant qui explique quel apprentissage se cache derrière la tâche, à quoi il va servir…

La méthodologie des apprentissages c’est aussi la recherche des stratégies de contournement spécifiques à chaque jeune porteur de handicap : dyslexique, dyspraxique, dyscalculique… ou souffrant de troubles de la concentration ou des apprentissages. On le sait aujourd’hui tout ce que l’on peut faire pour faciliter leur travail dans la classe profite aux autres mais là encore il faut l’expliciter pour éviter les incompréhensions des uns et des autres.

Notre chance à nous les « profs de LP », souvent considérés comme des sous-profs, c’est qu’avec ces élèves rien n’est jamais gagné d’avance, rien ne va de soi. Il est impossible de faire avec eux comme les enseignants ont fait avec nous quand nous étions enfants. Il est même impossible de faire avoir eux comme nous faisions avec leurs aînés il y a seulement dix ans parce que ce ne sont plus les mêmes, que le LP a changé, que la société a changé. Notre métier est à réinventer chaque jour au service des jeunes qui nous sont confiés et c’est pour ça qu’il me passionne.

Texte inspiré de Nicole Bouin.

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